Nouvelle (12ème)

 

A bout de souffle, Annie se hisse dans l’autocar et cherche une banquette vide. Elle n’en voit aucune. Elle a couru comme une folle pour avoir le car de dix-sept heures, déjà qu’elle a raté celui de quinze heures ! et tout ça à cause de ce gros dégueulasse de Raoul… c’est qu’il en voulait pour son pognon !.. Il lui a filé trente francs, de quoi tenir quinze jours.

Tout au fond du bus, une paysanne enlève son cabas pour lui faire de la place. Annie s’affale, son sprint l’a épuisée, elle n’a pas la forme.

La femme a de bonnes joues bien roses, elle lui sourit :

- ça réchauffe hein, de ce temps là !

Annie se méfie de ces gens de la campagne qui pètent la santé, elle ne sait pas quoi leur dire, ils ne sont pas de son monde. La femme ouvre son cabas, en sort une belle pomme, ronde et rouge comme ses joues et la lui tend :

- Tenez, ça va vous requinquer !

Annie prend la pomme, c’est toujours ça de gagné, elle se fend d’un sourire,

- C’est de mon verger, continue la rougeaude, j’ai une fille qui est dans vos âges, elle est en apprentissage à Rouen, les pommes, c’est pour elle… Vous aussi, vous êtes à Rouen ?

- Je suis étudiante aux beaux-arts

- Ma fille, elle, elle avait pas la tête pour étudier, alors je lui ai dit, « Ma belle, faut que t’apprenne un métier ! », elle fait couturière, elle loge chez nos cousins de Bihorel… Mais elle fréquente, elle voudrait se mettre en ménage, moi je suis pas chaude parce que de mon temps...

Annie, tout ce bla bla, ça la troue, elle n’écoute pas, elle espère que la plouc va se fatiguer, mais elle continue :

- C’est bien de causer à quelqu’un, ça passe le temps… Moi je suis de Bretteville, juste avant Saint-Laurent, c’est-y que vous auriez de la famille par là ?

- J’étais chez Raoul Buchy

La bonne femme, ce nom là, ça lui coupe la chique, elle fait : « Oh ! » avec une bouche en cul de poule, comme si Annie lui avait dit : je reviens de chez Lucifer. Sa couperose vire au violet et elle se détourne.

Annie se rencogne et pense : « Le vieux salaud, il a sa réputation dans le coin !… ».

 

A suivre...

par Belette publié dans : Fiction
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Nouvelle (11ème)

Isabelle et Annie ont reparlé tous les jours d’Alexis. Annie partait souvent pour la rue du Renard, et ramenait son lot d’histoires : Alex et ses voyages, Alex et son manteau, la belle gueule d’Alex, ses cheveux longs qui lui donnaient un air d'Indien des plaines, sa superbe, son insolence, son don pour trouver du fric sans travailler, … tout dans ce garçon paraissait merveilleux. Alors, bien sur, se trouver confrontée à ce  personnage de légende, comme ça de but en blanc, sans préparation...

 Le fabuleux jeune homme s’est assis et promène autour de lui son regard embrumé

- Tous ces pieds !

Isabelle vire à l'écarlate. Les murs et le plafond de couleur bleu marine sont couverts d'empreintes de pieds nus de toutes les couleurs. Ce sont les oeuvres d’un visiteur de passage, un artiste, un créatif. L'idée n'avait pas emballé Isabelle mais les autres avaient dit que c'était psychédélique et contre ça, il n'y avait pas d'objection possible. Alors Annie avait trempé ses pieds dans la peinture et deux gars l’avaient soulevée pour qu’elle les imprime un peu partout, même au plafond. Par la suite Isabelle avait du faire passer la chose à M. Demorny dont les goûts étaient plus que classiques, et maintenant elle allait elle-même passer pour une débile. Mais le bel Allex contemple avec un sourire béat.

- Géniaaal ...

- Ah ?

- C'est beau de marcher dans les étoiles ...

- C'est une idée à moi, je suis contente que ça te plaise

Ils se sourient, avec un sang froid étonnant, elle demande :

- Au fait, vous vouliez boire ?… je peux vous faire un café, si vous voulez !

- Normalement j’aime pas le café, mais là, je veux bien en boire un…

Elle s’affaire fébrilement tout en songeant à la portée vertigineuse d‘une telle remarque, il n’aime pas le café, mais là, il en veut… parce qu’il est stond, comme il dit ? parce qu’il a vraiment trop soif ?… ou peut-être… pour me faire plaisir ?… Parce qu’il me trouve sympathique ?… ça lui noue la gorge. Elle dose généreusement, met l’eau à chauffer et cherche une tasse propre, elle n’en trouve pas, même pas un verre, pas un bol, rien ! ça fait combien de jours qu’Annie et elle ne font plus la vaisselle ? Elle peste, tout est empilé dans l’évier, avec la graisse figée et les restes de pâtes qui bouchent l’évacuation, tout ça a pris une drôle de couleur. Isabelle soulève les assiettes du bout des doigts, ramène une tasse tachée de sauce tomate, elle cherche le liquide vaisselle, ouvre tous les placards, trouve le flacon vide.

- Je vais laver tout ça, dit-il d'une voix tranquille

Il est debout à côté d’elle, elle sent sa chaleur contre son flanc. Il rince le flacon à l’eau chaude, produit une mousse abondante, plonge ses mains dans l’évier. Le prince charmant fait la vaisselle.

 

A suivre...

par Belette publié dans : Fiction
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Nouvelle (10) 

   Elle a gloussé à nouveau, Isabelle s’est attachée à cette image de chiens, absolument obscène. Elle en a déjà vu, des chiens accouplés, à la campagne, ça n’avait pas l’air tellement plaisant, ni drôle, des fois la chienne elle s’impatientait, alors elle avançait, mais c’était pas fini, et le clebs, il pouvait pas se décrocher,  ça couinait, c’était totalement ridicule. Une angoisse la traverse : et s’il en allait de même pour les humains, concernant le décrochage…

- … en même temps on a regardé la télé… ses vieux, ils ont la télé, c’est chicos chez lui… Faudrait qu’on ait la télé ici, tu pourrais pas demander à ton père ?

- Ecoute, Bichon, déjà faut que je lui fasse admettre que t'es là à vivre à mes crochets ... Alors pour la télé ...

Annie a éclaté de rire… « En plus elle se marre… il y a quelque chose de changé sous le soleil », a pensé Isabelle,  en proie à des sentiments mitigés, quelque chose entre le dépit et l’excitation.

-… et puis attends ! À cinq heures, on est sortis … putain, j’étais fière, il amis ce manteau, regarde ça ! de la chèvre angora, qu’il a ramené d’Afganistan… Un mec comme ça, moi, ça me troue !

Isabelle s’est retournée et elle a vu le manteau accroché à une patère… une splendeur ! tout brodé de dessins géomètriques, en camaïeu de bruns, avec cette fourrure argentée et souple qui dépassait aux manches et en bas.

- Il te l’a donné ?

- Prêté seulement… tu peux l’essayer si tu veux…

Isabelle s’est levée pour toucher les longs poils soyeux qui tapissaient l’intérieur, elle y a passé sa main et elle a pensé à la peau d’Enrico, puis elle a enfilé le manteau et elle a respiré un mélange de cuir de chèvre, et d’une odeur citronnée qui devait être celle d’Alexis.

Annie s’est excitée, enchaînant les « putain » et « ça me troue » elle a tout raconté, tout ce qu'elle savait sur le garçon au manteau. Mais ce qui l’a le plus impressionnée, Isabelle, c’est que ce garçon, malgré son jeune âge, avait déjà vu la moitié de la terre.

Parce que les voyages, Isabelle c’est son grand truc. Depuis qu’elle a douze ou treize ans, elle rêve à des pays lointains, exotiques, se nourrit de récits d’explorateurs, d’aventuriers et d’ethnologues, et bien sur, des aventures de Bob Morane. Comme pour tout, elle s’est adressée à M.Demorny, son merveilleux papa, et elle l’a tanné de nombreuses fois pour qu’il demande une mutation aux Antilles ou à la Réunion, mais il répondait toujours que ce serait mettre en péril ses études qui étaient la chose autour de quoi gravitait tout l’univers des Demorny.

A suivre...

 

par Belette publié dans : Fiction
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Nouvelle (9ème)

 

- Bonjour Monsieur Muret, y a encore un problème ? pourtant, pour le bruit, on fait attention !

- Mademoiselle je vais en référer à votre père, et si ça ne suffit pas à la police…

- A la police ?

- Oui, mademoiselle, cette odeur dans l’escalier, ça fait plusieurs fois qu’on la sent, vous fumez des choses bizarres… je vous l’ai déjà dit la semaine dernière… des choses qui…

- Mon amie fume de l’eucalyptus, c’est à cause de l’hiver, pour les broches, mais si ça vous importune, je veillerai à aérer…

- Vous fichez pas de moi en plus ! je suis vieux mais pas idiot ! et je regarde les informations figurez-vous, et je veux pas de drogués dans mon immeuble !

- Mais je vous assure Monsieur Muret, vous vous trompez, excusez-moi, faut que j’aille tout de suite à la pharmacie avant que ça ferme, mon amie est malade… les bronches, toujours !

Elle s’est collée au mur pour contourner le vieux, passer le plus loin possible, comme si elle craignait un coup de canne, mais c’était plutôt de la répulsion, un peu comme si la peau fripée, le corps ratatiné, c’était contagieux. En passant, l’odeur âcre de l’appartement lui est parvenue, ça l’a écœurée. Elle s’est défilée à toute vitesse. Le père Maret continuait à brailler ses menaces par dessus la rampe.

En remontant, elle a fait bien attention, elle a enlevé ses bottes et les a mis dans le sac en plastique avec les oranges, le pain et le jambon sous cellophane. Elle a pensé : « Ah partir d'ici, loin...  »

Elle a frappé chez Annie avec les victuailles. Elle l’a trouvée allongée sur son matelas avec le sirocco soufflant force huit. Quand elle a vu la bouffe, Annie s’est assise en tailleur et une expression ravie a éclairé son petit visage aigü.

- Salut Bichon, j’ai entendu que t’avais faim !

Putain, j’ai eu froid pour revenir, c’est vachement loin depuis ici !

Isabelle a installé le plateau par terre et s’est assise en face, elle commencé à déballer le jambon et à couper le pain, elle n’a posé aucune question. Elles ont mangé en silence un petit moment, Isabelle surveillait Annie du coin de l’oeil, elle voyait bien son petit sourire rêveur et son regard qui flottait. Elle était sur un nuage. Pour briser le silence elle a dit :

- Le père Muret m’a encore harponnée dans l’escalier, il a senti le shit, va falloir faire gaffe !

Annie a émit un petit gloussement, elle a pris le temps d’avaler, puis :

- ça tombe bien, maintenant j’ai mieux que le shit, et ça sentira rien !

- C’est quoi ?

- Un truc qu’il a ramené d’Ethiopie, on va l’essayer la prochaine fois, je me souviens plus comment ça s’appelle, c'est des cachetons, et après …

- Et après ?

- Et ben, après c’est dingue, il paraît !

- T’en as pas pris?

- Non, pas le temps, ses vieux allaient rentrer… Non, là, on a baisé normal, il m’a dit : « Je suis le chien, tu es la chienne ! »…

 

A suivre

par Belette publié dans : Fiction
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 Nouvelle (7ème)

     Au bout d’un moment, ils étaient sortis de la salle de bal, et, au mépris des recommandations de sa tante, elle l’avait suivi dans sa voiture. Là ils s’étaient embrassé sur la bouche, il lui avait caressé les seins à travers le tissu vichy, et même passé ses mains sous sa robe jusque très haut. Elle y a avait pris plaisir, et avait même ressenti comme un élan, une force, qui la poussait vers lui, et sa main à elle s’était aventurée sous la chemise du garçon, au contact de la peau, et promenée sur sa poitrine et dans son dos. Mais tout à coup, elle avait senti sa culotte toute mouillée, comme quand elle avait ses règles, ça l’avait effrayée, était-il possible qu’elle soit si tôt « indisposée » ? Heureusement, Enrico était sorti de la voiture en disant « je reviens tout de suite » , il s’était éloigné quelques instants, elle n’avait pas compris pourquoi. Elle en avait profité pour s’assurer qu’elle n’avait pas ses règles. En revenant à la voiture, Enrico était moins pressant, ils avaient parlé à nouveau, il lui avait dit qu’elle était jolie et qu’il habitait à Forges les eaux.

     La rentrée était arrivée et elle n’avait jamais revu Enrico. Elle avait pensé à lui pendant des mois, elle lui avait même écrit des vers, et chaque fois qu’elle entendait le nom de Forges-les-eaux, son cœur faisait un bond.

    Après qu’Annie l’ait plantée là pour aller voir son Alexis, Isabelle a repensé à Enrico, en retrouvant des sensations sur la peau et cette espèce crispation dans le bas-ventre. Les garçons étaient des êtres pleins de mystère pour elle, et quelque chose lui disait qu’avec cette affaire d’Alexis, elle allait en apprendre un rayon sur la question. Vers dix sept heures elle a commencé à s’impatienter, à guetter le retour d’Annie.

    Malgré le froid, elle s’est même accoudée à la fenêtre pour scruter la rue du champs des oiseaux. La nuit tombait quand elle a reconnu les grands plis de la jupe violette d’Annie qui dansaient. Elle avait sur le dos quelque chose de nouveau, un manteau blanc avec des sortes de franges au bout des manches et en bas, cela prenait le vent joliment.

A suivre...

Je m'en vais au pays des grenouilles bleues (non les cigarettes du Dr legros n'y sont rien!)qui doivent être en pleine effervesence vu que c'est le printemps . Je programme 3 épisodes pour la semaine à venir, j'espère que ça va fonctionner. A bientôt

par Belette publié dans : Fiction
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Nouvelle (6ème)    

Vous qui suivez ce feuilleton (d'après mes stats, vous êtes une vingtaine à le faire régulièrement), laissez-moi un mot, un smiley, un signe ... pour me prouver que vous existez, que les stats d'OB ne sont pas virtuelles, et puis vous savez bien que : le comm est la récompense du blogueur ! 

     Une fois pourtant, Isabelle avait connu un émoi. C’était à la fête du village où vivait sa grand-mère. Chantal et Martine, ses cousines de la campagne, l’avaient convaincue de les accompagner au bal. Elle avait mis un belle robe en vichy bleu et blanc et sa tante lui avait même passé du rouge à lèvres et du vernis à ongles. Un orchestre d’accordéon enchaînait les valses, les bossa-nova et les danses modernes. Il en fallait pour tous les goûts. Elles avaient commencé par s’asseoir au bar devant un diabolo-menthe, en zieutant les garçons qui s’enfilaient des bières, accoudés au comptoir. Elles avaient fait tapisserie un petit moment en prenant des pauses et en feignant de se raconter des choses très importantes ou très drôles. De temps en temps, un des gars s’approchait et invitait l’une ou l’autre. Ses cousines connaissaient les usages, quand le type ne leur plaisait pas, elles disaient : « Non merci, aujourd’hui je ne danse pas, ou bien je suis fatiguée ou bien j’ai mal aux pieds… », mais elles avaient fini par trouver chacune des cavaliers adéquats. Isabelle, c’était plus simple, elle répondait qu’elle ne savait pas danser, ce qui était complètement vrai.

 

     De temps en temps, Martine revenait s’asseoir deux minutes, toute essoufflée, et la tannait pour qu’elle aille danser, mais elle résistait, en se disant que c’était pas son genre d’aller se coller contre ces types suants qui avaient l’air de ploucs. Elle répondait à sa cousine qu’elle était « indisposée », ce truc là marchait toujours, elle l’avait souvent utilisé, en gym, par exemple ou pour ne pas aller à la piscine … On ne posait pas trop de questions sur cette « indisposition » qui relevait de l’intimité absolue, du dernier repli. Du coup, elle s’était retrouvée toute seule à sa table, devant son verre vide, et elle avait commencé à se sentir très mal.

    Un beau brun s’était approché, elle avait dit très vite :« Je ne sais pas danser », alors il était retourné au bar et en avait rapporté deux verres de grenadine. Elle lui en avait été reconnaissante et avait même souri. Ensuite ils avaient discuté. Discuter, elle aimait bien, elle avait des idées, et le garçon était joli. Il s’appelait Enrico, ses parents étaient espagnols. Inspirée, elle avait questionné :« Républicains espagnols ? », et c’était le cas. Le père d’Enrico était devenu ouvrier agricole, et lui, il était rentré à la fromagerie du coin. Il avait quatre frères et soeurs, ils étaient pauvres et dignes. Le papa d’Isabelle admirait beaucoup les républicains espagnols, elle trouva le garçon sympathique. L’heure s’avançait et l’orchestre s’était mis à jouer des slows, Enrico lui avait proposé de danser, en disant que, pour ça, il n’y avait pas besoin de savoir. L’orchestre entamait « Non ho l’éta » , un succès italien qu’elle adorait. Enrico avait serré Isabelle contre lui, et elle lui avait noué les bras autour du cou, tandis que le chanteur entonnait : « Non ho l’eta per amarti, se tu vorai, se tu vorai, aspetarmi… » C’était très agréable.

A suivre...

par Belette publié dans : Fiction
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Vous qui suivez ce feuilleton (d'après mes stats, vous êtes une vingtaine à le faire régulièrement), laissez-moi un mot, un smiley, un signe ... pour me prouver que vous existez, que les stats d'OB ne sont pas virtuelles, et puis vous savez bien que : le comm est la récompense du blogueur ! 

Nouvelle (5ème)

 

   Isabelle avait saisi la lettre à l’écriture rapide et désordonnée, en avait lu trois lignes où il était question d’un retour d'Afrique. Puis elle était allée directement à la signature qui était illisible. Elle avait dit : « Il sait pas écrire, ce type ! et puis, il a un nom à coucher dehors ! ». L’enthousiasme d’Annie n’avait pas été entamé, le ciel venait de s’ouvrir pour elle. Elle ne tarissait pas. Ce garçon là, disait-elle, voyageait tout le temps, c’était un globe-trotteur, un aventurier, et puis, il était beau comme un dieu !avec des fringues incroyables. Quand il revenait voir ses parents qui habitaient Rouen il ramenait des produits capables de vous envoyer au septième ciel en cinq sec !. Dès qu'il arrivait, il sifflait Annie et elle accourrait ventre à terre. Elle guettait le départ de sa mère au coin de la rue, puis se pointait. Et ils baisaient comme des lapins dans tous les coins de l’appartement en regardant la télé, en fumant des joints, et en sifflant les bouteilles d’apéro qui se trouvaient dans le bar. C’était le bonheur !

 

   Annie avait pris le ticket de bus et filé dare dare. Isabelle était restée songeuse. Jamais elle ne l’avait vue excitée comme ça. Des garçons, il en est passé dans la chambre d’Annie, et Isabelle, bien que peu instruite des choses du sexe, se doutait qu’ils avaient partagé sa couche plus d’une fois, mais elle ne voulait rien en savoir.

   Elle, même en cas de surpeuplement, n’avait jamais proposé à personne, fille ou garçon, de dérouler son matelas dans sa chambre, qui était pourtant spacieuse et comportait deux fenêtres. Mais elle était la fille du propriétaire, et elle faisait déjà beaucoup pour eux, cela lui donnait quelques prérogatives.

 

    Isabelle est pucelle, malgré ses dix-neuf ans révolus. Ça la tourmente un peu. C’est comme pour le hachisch, elle voudrait bien, mais elle ne sait pas s’y prendre. On dirait qu’avec elle, rien ne fonctionne normalement. Il faut dire que les garçons, elle ne les a côtoyé que dans sa classe de terminale A du lycée mixte de Neufchâtel. Jamais elle n'est allée dans les boums. Elle se souvient, une fois, quand elle avait quinze ans, elle avait été invitée à un anniversaire par des gens de sa classe, ça avait été un vrai supplice. Ils semblaient tous terriblement à l’aise, et s’étaient tout de suite mis à danser le twist et le jerk, et d’autres choses tout aussi contorsionnées, se tortillant dans tous les sens d’une manière qu’elle trouvait totalement ridicule et même inconvenante. Ce genre de chose, elle l’avait vu à la télévision, et même que sa mémé avait prédit d’un air sentencieux : « ils finiront par se désosser  »… Tous ces camarades qu’elle voyait vivre au quotidien étaient donc capables de se comporter ainsi. Ils fumaient, buvaient, et la musique était si forte qu’on ne pouvait même pas parler. Elle avait découvert, ce jour là, tout ce qui la séparait de l’humanité ordinaire et avait décidé de ne plus se commettre avec le vulgaire. Elle avait esquissé quelques pas de Madison qui lui paraissait plus convenable, puis, ne sachant plus que faire de son corps, elle avait fini près du buffet, seul endroit fréquentable, et s’était bourrée de cacahouètes. Elle s’était jurée de ne plus remettre les pieds dans un tel lieu.

C'est comme pour la fac aujourd'hui, songe t-elle soudain avec une cruelle acuité.

A suivre...

par Belette publié dans : Fiction
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Nouvelle (3ème)

    Et maintenant qu’elle l’a devant elle, le fameux garçon, elle est comme une gourde, à le regarder vaciller sans savoir quoi faire. Il faudrait qu’elle dise quelque chose de spirituel, de piquant, de singulier, quelque chose qui montre bien à quel point elle est quelqu'un d'étonnant … mais ça ne vient pas, ça bloque, c’est toujours comme ça avec elle, elle a toujours peur de rater son coup, de dire un truc bête, alors, elle ne dit rien du tout … Elle roule des yeux ronds, devient toute rouge et elle reste là, à sentir son cerveau qui bout, et son cœur qui fait du cent cinquante pulsations minute. Il dit : « Je crois que je vais m’asseoir  ». Elle se précipite pour avancer une chaise, elle voudrait bien qu’Annie arrive.

     Annie, c’est sa colocataire, enfin si l’on peut dire, parce qu’Annie, elle est très démunie. Elle n’est pas étudiante, ni employée, ni ouvrière, elle n’est rien du tout, elle se contente d’être là. Elle vivote grâce au petit mandat qu’un père mystérieux lui fait parvenir depuis le Gabon où il est sensé faire fortune. Avant d’habiter au champ des oiseaux, elle squattait un peu partout, trimballant de ci de là ses deux seuls biens : un matelas en mousse et un radiateur électrique de marque Sirocco.

    La présence d’Annie rafistole un peu l’ego malmené d’Isabelle, elle se considère comme son point d’ancrage, en quelque sorte sa bienfaitrice. C’est sûrement pour ça qu’elle a pris une colocataire, un peu comme on recueille un chat errant pour se sentir bienfaisant, et avoir une présence vivante et reconnaissante quand on rentre seul le soir, dans son petit logis. Et Annie, jusqu’à il y a trois semaines, c’était rien d’autre qu’un chat, sauf qu’elle ronronnait pas. Isabelle avait de l'affection pour Annie. Souvent, elle ébouriffait ses cheveux noirs et frisés en l'appelant « Bichon ». C'était amical et protecteur et ça signifiait bien la place qu'elle lui assignait dans sa vie.

    Dans l’appart, la petite Annie ne tenait pas beaucoup de place, elle s’était fait un nid douillet et bien chaud, grâce au matelas dont elle s’éloignait peu, et au radiateur Sirocco, placé à un mètre d’elle. Annie menait une vie végétative, toujours entre deux joints, taciturne et sous alimentée. Et si son esprit, comme elle le disait, voyageait loin, son corps chétif, lui, se déplaçait peu, et furtivement. Elle ne coûtait pas cher, sauf en éléctricité, à cause du Sirocco.

A suivre...

 

par Belette publié dans : Fiction
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Nouvelle    

    Un bruit a attiré Isabelle à la cuisine, un bruit de vaisselle brisée, elle s'est dit qu’Annie avait du rentrer par le bus de quinze heures. Elle a poussé la porte de la cuisine et s'est trouvée nez à nez avec lui... Lui, le fameux "garçon au manteau en poil de chèvres angora", en chair et en os, tenant à peine debout, cramponné à la porte, avec une espèce de brume dans le regard, et à ses pieds, un verre en miettes. C'est la première fois qu'ils se rencontrent mais elle sait très bien qui il est. Son coeur fait un bond et le rouge lui monte aux joues. C’est qu’Annie lui en a tellement raconté à son sujet, depuis trois semaines ! Elle sait plein de choses sur lui, des choses fabuleuses, exaltantes, des choses dont elle rêve le soir en s’endormant.

     En guise d’excuses et de présentation, il fait un petit signe de sa main libre et prononce lentement :«  Je suis stond… ». « Stond, » elle ne sait pas ce que ça veut dire, mais elle se doute. Le mot lui semble merveilleusement exotique, tout à fait digne de lui. Il a de beaux yeux bruns, les cheveux aux épaules, souples et brillants, un visage fin, un air de fille. Dans sa tête, elle prononce son nom : Alexis

     Elle, c’est Isabelle, en principe elle est étudiante. En droit. Mais à la fac, elle n’y va presque plus. Le droit, elle n’y comprend rien, elle ne relit jamais ses cours, la seule vue des polycopiés lui donne des hauts le coeur. Depuis qu’elle connaît Annie, elle passe ses journées à traîner avec elle dans les rues brumeuses de Rouen, et quand il fait trop froid, elle vont dans les bars jouer aux dés et boire des chocolats au lait. Et puis, les types là-haut, à la fac de Mt St Aignan, elle les trouve nuls et archi nuls ! Des têtes de premiers de la classe, des fils de bourges,  un ramassis de fachos dans la mouvance d'« Occident , voilà ce qu'ils sont !...  Redresser la France et casser du rouge, c'est tout ce qu'ils savent dire...

A suivre

par Belette publié dans : Fiction
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Nouvelle en quelques épisodes (9ème et fin)
   - Remarquez, poursuit-elle intarissable, je ne lui veux pas de mal, elle doit être au courant maintenant, mais elle s’en fiche … si ça se trouve même, ça l’arrange ! elle peut se consacrer à ses chères lectures. Mais lui, quand je l’ai vu, il m’a fait un effet !… c’était dans la boutique de Gilles, vous savez, Louise, la boutique du potier … il avait cet air timide que j'adore … moi, j’étais très en forme, je me suis dit, Marylin, celui-là …
   Un air timide ... le tatoué ? Bon comédien, oui ! Quand Nicole saura ça !
   - ... Mais regardez mon amour de Rodolphe, il est pas mignon ?
Mais soudain, l'horloge de la mairie sonne les dix heures, la Divine pousse un cri :
   - Louise! L'heure tourne et vous ne me disiez rien ! Roro ! ici au pied, Bébé d'Amour, dépêche toi Maman doit y aller, Tonton nous attend !… Louise, je vous laisse avec Madame
   Elle me refile le barda de Louise
    - Et pour la chienne ?…je dis
    - La chienne ? … quelle chienne ?
    - Ma chienne en chaleur
    - Ah  oui !... tenez je vous laisse ma carte, appelez-moi quand elle sera prête.
   Louise soupire 
    - Vous voulez vous asseoir ?
   - Non, je vais rentrer, c’est à deux pas, il commence à faire trop chaud pour moi
   Tout en cheminant, le bras de Louise léger comme un oiseau sur le mien, je continue mon discret interrogatoire :
   - Son rendez-vous  ça  a l'air important
  - Ah,  c'est sa nouvelle conquête, le dernier en date, le plus frais, c'est que vous savez, elle est terrible !... la vie qu'elle mène ! Mais moi je lui ai dit : « Marylin, il y a assez de célibataires, quand même ! sans que vous détruisiez des ménages ! » ... Parce que bien entendu, c'est encore un homme marié…
   - Et même un père de famille, si ça se trouve !
   - le Bon Dieu la punit, elle finira aveugle, d'ailleurs regardez, elle a cru vous donner sa carte, mais c'est l'une de ses maudites photos !
    Je pose les yeux sur la prétendue carte et je vois qu'elle a raison, c'est un format d'identité, deux personnes se serrent amoureusement dans une cabine de photomaton ... comme à 15 ans, elle disait... Je scrute avec avidité pour voir la tête de l'abruti qui s'est fait emballer. Je suis déçue, c'est pas le Didier. Il ressemble un peu à mon Guytou, mon homme à moi. Je regarde plus attentivement, si c'était pas cet air bête, il lui ressemblerait même tout à fait ! J'ai soudain comme une boule dans la gorge ... j'essaie de trouver une explication plausible, du genre "on a tous un sosie"... mais mon regard se brouille parce que ces lunettes carrées, cette chemise à rayures, ce blouson...     Je tente encore de nier l'horrible évidence tandis qu'une espèce de brume envahit mon cerveau. Je me laisse tomber sur un banc.
Louise se rassoit en soupirant, elle regarde l'image dans mes mains:
   - Ah ! celui-là, elle l’aime vraiment, ça fait un mois qu'elle le pratique. Vous savez qu’elle s’est même assagie depuis qu’elle le fréquente ! elle sort moins la nuit... Mais c’est encore un homme marié, elle n’a aucun scrupule, vous savez !… c’est un instituteur, paraît-il, si vous attendez un peu, vous allez le voir s’attabler au bar des Amis, devant un petit blanc en lisant la presse … Elle, c’est son quartier général, elle aime s’afficher avec lui, et les hommes, ils aiment bien s’afficher avec les belles femmes !! Moi, voyez-vous, je vais vous faire une confidence, j'ai été mariée pendant 51 ans, et j'ai été la maîtresse de mon mari à ...
   Son blabla me parvient de très loin, sa voix se fait toute petite, et puis les arbres du square commencent à tourner autour de moi, je sens sa main qui tremblote sur mon bras.-
  -  Mademoiselle Bernadette ? ... Mademoiselle ! vous vous sentez mal ?
FIN

par Belette publié dans : Fiction
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