EXIL
(début de roman)
Elle s’étend sous la moustiquaire, ferme les yeux et s'offre un instant à la mollesse du grabat qui lui sert de lit. Le ventilo cliquette au dessus de sa tête. Elle se sent comme une naufragée qui a atteint la plage. Ce qu'elle vient d’accomplir lui a filé un énorme coup de pompe, mais cela va l'aider, elle l'espère, à mettre un point final à cette année sordide, où elle s'est égarée d'abord par orgueil puis par amour, et où elle a souillé d'ordures son nom, son être, sa vie.
C'était pourtant pas grand chose, quand on n'y pense, ce geste simple, mais il pèse du poids de sa fierté, de l'image d'elle-même qu'elle doit reconstruire. Ça fait des jours qu'elle s'y entraîne, augmentant la tension à chaque essai, des jours qu'elle consolide avec du sparadrap le paquet de lettres en plomb, chinées à une imprimerie antique comme on n’en trouve plus qu’au fin fond de l’Afrique, arrangées pour former le texte salvateur, qu'elle le trempe dans un tampon encreur et que, d’une main tétanisée, elle l’applique le plus fermement possible sur des feuilles blanches. Au début, c’était illisible, les lettres bougeaient, le texte se dédoublait, elle a du consolider avec des petites attelles sur les côtés. Ensuite, c’était mieux, mais elle n'osait pas encore le faire sur son passeport, alors, elle a rempli des pages et des pages avec mon tampon trafiqué. Elle peinait tellement sur son ouvrage, la chaleur et le stress se conjuguant, que la sueur lui tombait du front et trempait tout ce qu'elle touchait. Les papiers lui collaient aux avant bras comme de la glu, alors, elle remettait au lendemain.
Tout à l’heure, elle s'est installée pour la énième fois à la petite table en face de la fenêtre à claire-voie, et elle a ouvert le passeport à la page cinq, celle de la prolongation de validité. Elle a regardé dehors un moment pour se détendre. De là où elle était, elle voyait l'immensité verte de la forêt tropicale s'affronter au ciel bas et chargé. Des nuages sales progressaient lourdement vers l'est sans pour autant faire redescendre le mercure le moins du monde. Soudain, elle a entendu un bruit sourd, un lourd martèlement du sol qui s’amplifiait de seconde en seconde. L'image d'un troupeau de buffles lui est venue. Elle s'est levée et a couru sur la terrasse de l’hôtel .
En face, dans la palmeraie, des hommes torses nus dansaient. Elle est restée là à les regarder sans comprendre, sans penser à rien, fascinée. Boureima l’a vue, son visage scarifié, noir comme la nuit, s’est éclairé d’un grand rire :« Ah ! Madame ! c’est la pluie du mil ! il faut danser ! ». C'est alors qu'elle a vu les gouttes énormes grésiller sur le sol brûlant et s’évaporer instantanément. Puis ça a été le déluge. Les types plus loin, continuaient à danser tout ruisselants, avec l’eau sur leur peau noire qui dessinait le tracé de leurs muscles. C'était beau. Boureima a sorti le transistor qui diffusait à tue tête la musique Zaïre. Tout le personnel, les pensionnaires, les employés, les convoyeurs de grumes, les marmitons, les entraîneuses, les écolières tapineuses, tout le monde est arrivé pour rire et danser en l’honneur de la première pluie après la saison sèche.
Elle a dansé avec eux, ça lui a fait du bien, elle est revenue dans sa chambrette avec en tête la musique Zaïre et le rire de Boureima.
Elle a pensé : « Faut le faire tout de suite ! »
Extrait de : Le crime de Madame Nature (Roman)