Journal de voyage Australie (11)

« Yumara » de Nyurapaya Nampijimpa . Dépeint le voyage de femmes vers le Nord, depuis Pintupi, source permanente et importante, où elles s'étaient rendues pour célébrer une cérémonie sacrée. Wanampi, le Grand Serpent créateur des sources et des rivières, qui est aussi l'ancêtre de l'auteur, est évoqué ici.
L'auteur, une femme, est très âgée, ce « rêve » (cette représentation) appartient à sa lignée qui descend du grand sepent Wanampi. Elle est donc autorisée à le peindre.
La peinture sacrée des Aborigènes
Grâce aux commodités de l'hôtel « Diplomat » nous préparons nous-mêmes notre petit déj, que nous prenons sur le balcon, puis nous partons marcher dans la ville avant que la chaleur ne monte. En dehors du centre commerçant ce sont des rues tracées au cordeau et qui se ressemblent toutes. Nous longeons le lit de la rivière, totalement sec mais bordé de ces magnifiques eucalyptus au tronc clair et veiné. Jadis, avons-nous lu, il y avait parfois de l'eau dans cette rivière, mais ça fait longtemps qu'elle a disparu. Malgré cela, les habitants ont tenu à continuer à organiser la course annuelle de canoés. Le fond des bateaux a donc été découpé et les concurrents se mettent à l'intérieur de la coque et courent dans le lit de la rivière en tenant le bateau autour d'eux.
Nous nous perdons, tournons en rond, allant d'un bord à l'autre de la ville, encastrée dans les rochers rouges et secs, très inhospitaliers. Des groupes d'aborigènes déambulent ou somnolent sur les espaces verts ou les bancs publics. Ils ont souvent à la main une bouteille en plastique remplie d'un liquide incolore. S'ils n'étaient manifestement pompettes, on pourrait croire que c'est de l'eau. En réalité, nous l'apprendrons bientôt, c'est du vin blanc avec de l'eau, qui, étant donné leur grande sensibilité à l'alcool, suffit à les saouler. On a du mal à se persuader que ce sont les mêmes qui peignent toutes ces choses magnifiques que nous voyons dans Todd Street.
La chaleur devient implacable et nous marchons longtemps avant de retrouver notre rue. Nico se sent mal, il a un petit coup de chaleur. Nous allons nous baigner pour nous ravigoter.
Nous achetons de la bouffe au grand supermarché d'Alice et pique-niquons sur le balcon. Vers 15 heures nous repartons en chasse des galeries de peintures, c'est alors que nous découvrons la « Yanda Aboriginal Art Gallery » qui sera à l'origine de la modeste mais passionnante découverte de la culture aborigène. Nous y sommes reçus par une dame très sympathique qui s'appelle Sheila. Elle répond avec une grande amabilité aux innombrables questions que nous nous posons sur ce peuple étrange et sa peinture. Le « Yanda » expose les œuvres d'une communauté de Pitjanjaras et de Pintupis basée au nord ouest, à quelques centaines de kms d'Alice Spring. Les peintres viennent travailler dans un atelier à Alice où ils sont complètement maternés. L'équipe du Yanda veille à leur confort, leur santé, les nourrit, parfois les lave, et fait tout ce qu'il faut pour qu'il produisent car, si l'Aborigène est un tant soi peu mal à l'aise, s'il s'ennuie, s'il est contrarié... il prend ses clics et ses clacs et s'en retourne chez lui ou Dieu sait où et on ne sait pas quand on le reverra...
Malgré cela Sheila les aime beaucoup, elle dit que leur fréquentation a changé son mental et sa façon de voir la vie. Elle parle d'eux avec volubilité, admiration et affection. Voyant notre intérêt, elle nous propose, si nous voulons, de visiter l'atelier le lendemain, sous réserve que ses protégés soient d'accord. Nous sommes ravis.
La peinture présentée par la Yanda Gallery est restée très traditionnelle. Bien que l'acrylique sur lin soit le matériau employé, les dessins et les couleurs sont les mêmes que ceux qui ont été reproduits depuis des millénaires par ces peuples pour les peintures cérémonielles ou publiques, essentiellement sur le corps et sur le sol. Les symboles et images les plus caractéristiques évoquent un lieu, un site, un parcours ou un personnage ou événement mythique. c'est pourquoi seules les couleurs de terre (rouge, brun, jaune, blanc... ) sont présentes.
Ce qui est fascinant, c'est qu'il existe, dans les images créées, plusieurs niveaux de lecture. Si la peinture est destinée à tout un chacun ( non initiés, touristes), elle est lue comme un plan, une histoire (par exemple les cercles concentriques indiquent un camp, un point d'eau ou un feu). C'est un premier niveau de lecture, un peu comme quand on raconte au matin un rêve de la nuit (le discours « manifeste » dirait un psychanalyste). En tant qu'acheteur d'une toile, vous n'aurez droit qu'à ce premier niveau, car l'autre est secret, réservé aux initiés.
Dans un contexte cérémoniel, le même dessin est ce qui permettra aux grands ancêtres qui vivent au sein de la terre de venir à la surface régénérer les vivants et le monde. Les mêmes cercles concentriques auront valeur de passage, d'ouverture entre le monde des esprits et le monde des vivants. Les interprétations sont multiples, riches et subtiles en fonction du degré d'initiation des personnes à qui le dessin est destiné. Les langages Pitjanjaras et Pintupis sont riches en synonymes et permettent cette lecture secrète qui, évidemment ne nous sera jamais révélée (Je pense qu'on peut comparer cette chaînes de significations secrètes au sens caché de notre rêve et aux interprétations qui peuvent en être faites dans un travail d'analyse).
Ainsi, l'acheteur d'un peinture emporte, en renonçant à la connaître jamais, la part secrète qu'y a mis son auteur.
Le notion de rêve, d'ailleurs, est à la base de toute la spiritualité aborigène et même de toute l'organisation de la vie. Pour les peuples Aborigènes, le monde est né du rêve de Baiame, le grand ancêtre créateur au temps du Dream-Time. Il me semble qu'il faut entendre le mot « Rêve » dans son sens de « désir » Et Je trouve assez séduisant, pour ma part, que le monde soit né d'un désir...
A suivre
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