Journal de voyage , AUSTRALIE (13)

Publié le par Surcouf

Une grand-mère peintre nous épate en passant son pinceau à travers sa cloison nasale...
Des dames sorties de l'âge de pierre vendent leurs oeuvres chez Sotheby
 
     Dans l'atelier, installé dans un quartier périphérique d'Alice Spring, plusieurs très vieilles dames aborigènes peignent à même le sol, des toiles immenses à l'aide, non pas de pinceaux, mais de bâtonnets. Elles les trempent dans les pots d'acrylique et procèdent par points. Nous surmontons la surprise que nous cause l'odeur de fauve qui entourent ces dames, remettant le questionnement à plus tard. Elles font assez peu attention à nous. Nous nous avançons, Sheila nous présente, nous serrons la main à la première qui est imposante personne.
     Normalement les Aborigènes ne serrent pas la main, ce signe étant réservés au deuil, mais là manifestement l'habitude des visites les a habituées à la poignée de main des Blancs. La dame nous sourit, elle est très échevelée, vêtue d'une robe informe et fort crasseuse et, à sa lèvre inférieure est suspendue une choses brune bizarre que je n'arrive pas à identifier. Son menton est orné d'une barbiche assez fournie. Elle est toute contente de voir Sheila et parle dans sa langue. Ces Aborigènes âgés ne parlent que quelques mots d'anglais.
    L'autre personne est du même âge mais très maigre, nous la saluons également, elle semble moins enjouée que la première et retourne bien vite à sa tache. A côté d'elles sont entassées toutes leurs affaires qui se résument à des couvertures pour dormir à même le sol, leur sac, leur bâton à fouir (l'instrument qui sert à la fois à chasser les petits gibiers, déterrer les racines comestibles, se défendre) dont une femme ne se sépare pas, et leur nourriture apportée par le gens de la galerie qui veillent à leur bien être.
   Nous continuons la visite. A l'intérieur de la maison, d'autres dames presque aussi vieilles et un homme se reposent, dorment ou regardent la télé. Il faut parfois, nous explique Sheila, les arracher à leur travail, leurs gains sont si motivants qu'ils peindraient sans arrêt. Mais l'argent gagné va toujours à la communauté, et sert principalement à acheter des voitures tout terrain. La première grosse dame, par exemple, en a déjà fourni trois à sa communauté.
     Nous revenons vers les 2 grand-mères de l'entrée. On vient de leur amener de la papaye, en petits cubes qu'elle piquent négligemment avec le bout de leur bâtonnet à peindre, sans s'interrompre; De leurs mains appliquées sortent des merveilles qui se retrouveront dans des galeries prestigieuses du monde entier. De temps en temps, elles se mettent à fredonner, le regard perdu, et semblent trouver ainsi l'inspiration (est-ce le chant - le « song line » - associé à la peinture ?). La grosse dame est guillerette, elle aime bien les visites, elle nous parle en Pintupi et nous répondons en souriant et en disant notre nom en se tapant la poitrine (comme Robinson Crusoé quand il rencontre vendredi). La dame, (appelons-la Jane) prend rapidement Nico en sympathie, elle ne lui lâche plus la main, elle fait des mines, et tchatche en riant. Elle désigne Sheila, qu'elle semble aimer beaucoup, en répétant « My sister ». Je suis fascinée par cette chose brunâtre qui bouge en même temps que sa lèvre (est-ce une excroissance ?). En réalité, il s'agit de tabac de brousse, une plante sauvage qui se chique, je le comprends quand elle s'en débarrasse en expédiant la chose par un très habile jet de salive.
    Sa copine ombrageuse nous regarde en dessous. Est-elle jalouse de l'aura de sa collègue? Elle ne possède pas de barbiche, or, selon Sheila,   avoir quelques poils de barbe confère à une femme un certain prestige.  Sans doute pour avoir, elle aussi, son heure de gloire, elle passe son bâtonnet à peindre à travers sa cloison nasale. Nous sommes épatés. Elle minaude, nous applaudissons, elle sourit enfin.
     Ces personnes sont nées alors que leur tribu menait encore la vie nomade, comme nos ancêtres Cromagnon. Elles déboulent dans notre XXIème siècle depuis l'âge de pierre, c'est quelque chose de troublant, un sacré racourci !
      Arrivent d'autres gens, un homme qui a épousé une Aborigène, ce qui est une choses assez rare et qui pose d'énormes difficultés car le mariage est extrêmement codifié. Sa femme, qui l'accompagne est peintre également, mais encore jeune (la cinquantaine), ils sont venus depuis leur outstation pour soutenir leur fille adoptive, une jeune aborigène qui a tué son ami d'un coup de couteau, un soir de beuverie. Le jugement doit avoir lieu le lendemain. L'alcool fait des ravages, bien qu'ils soit interdit dans la plupart des colonies. La vie sédentaire où il n'est plus nécessaire de marcher et de chasser génère d'ennui, le désoeuvrement et la déprime qui font le lit de l'alcoolisme. Chez ces gens impulsifs de nature, l'alcool est cause de beaucoup de violence. La fille, qui a 18 ans, est passible de seulement 5 ans de prison. Les peines sont plus légères, semble t-il, pour les « Natives » que pour les Blancs, c'est un aménagement « culturel » habituel ici, mais un peu choquant pour nous.
    L'homme, dans sa jeunesse, n'était pas un enfant de coeur,  sa vie dans la communauté l'a stabilisé,   il y est le seul blanc. Il nous parle de la lutte (y compris physique) qu'il a du mener pour s'y marier. Sa rencontre avec la tribu lui a permis de trouver l'équilibre et de s'amender. Ils ont un fils qui va entrer au collège d'Alice Spring et qui aime l'étude.
      Lorsque nous revenons vers le centre ville en compagnie de Sheila, nous comprenons l'origine de l'odeur très particulière qui règne à l'atelier... c'est la graisse de kangourou dont ces dames s'enduisent la peau... un produit de beauté très nature, en somme.
A suivre
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Publié dans obsindep

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G
En lisant ce texte, c'est exactement ce que je me disais : ces femmes viennent directement de la préhistoire. Vraiment impressionnant. Ca doit vraiment donner l'impression de voyage dans le temps. Du coup, j'ai envie d'aller en Australie maintenant, alors que c'était un pays qui ne me tentait pas du tout avant.
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