Spécial Bellelurette

Publié le par Surcouf

Pour faire echo à la première partie du dernier article de Bellelurette, j'interromps momentanément "L'heure des féticheurs" pour proposer un extrait de " Pourquoi j'ai tué Miss Monde", un roman qui moisit depuis 3 ans au fond d'un tiroir.
Résumé : Angélique, une naïve un peu coincée qui a connu des déboires conjuguaux, s'est mise à consommer des psychotropes qui la rendent euphorique, brillante et sans complexe. Elle en use et en abuse dans son boulot qui consiste à proposer des "Bilan Plus" aux chômeurs. 
Les gens commencent à arriver, petites mines contrites et feuilles de convocation à la main, comme pour dire : « regardez comme je suis un honnête demandeur d’emploi, bien obéissant ». Mais moi je sais bien que leur air misérable n’est, pour la plupart d’entre eux, que de circonstance. C’est que c’est tout un art de se concilier les gens de l’APGC ! : il faut être digne et malheureux, correctement vêtu mais sans ostentation. Un chômeur couvert de bijoux, habillé de cuir ou pire, de fourrure, a statistiquement beaucoup plus de chance d’être radié. Mais à l’opposé, se pointer en tongues et pantacourt ne paye pas, car c’est le signe que l’individu ne fait pas le moindre effort pour « se vendre ». Donc : dignes et humbles.
En réalité ils se demandent : « qu’est ce qu’ils nous veulent encore, qu’est-ce qu’ils ont encore inventé pour nous emmerder ? », et ils enragent parce qu’ils ont du refuser un petit boulot au noir, se débrouiller pour faire garder les gosses, ou bien plus simplement, parce qu’ ils avaient prévu d’aller à la pêche avec des potes, et qu’en plus, ils ont mis 2 euros dans l’horodateur. C’est que ça vous ruine la journée, un convocation de l’APGC !…
Aujourd’hui, on m’a prévenu, il s’agit de chômeurs bien installés, c’est à dire qu’ils chôment depuis plus de deux ans… ce qui est très grave. L’étape suivante, selon les imprécateurs, c’est la clochardisation. Il est probable que, du haut du Ministère du travail, et en prévision des chiffres de la rentrée, soit tombée l’injonction de « dégonfler les stocks de deld. » (entendez : réduire le nombre de demandeurs d’emploi de longue durée). A d’autres moments, on cible d’autres catégories, par exemple les jeunes, ou bien les handicapés, ou bien les femmes, voire même, les « femmes rentrantes ». Dans quoi une femme peut-elle bien être rentrante ? et bien dans l’emploi, pardi ! qu’est ce que vous alliez imaginer ?
Alors ils arrivent, les deld., un par un, timidement, et moi je les accueille avec un maximum de chaleur humaine. Je suis toujours archi sympa avec les damnés de la terre, et puis, je sais qu’ils sont en rogne. ça peut éviter qu’ils ne dégoupillent trop vite !
Nous sommes installés dans une chapelle. En effet, à cause de son surcroît d’activité, l’Agence a annexé un ancien couvent. Il reste un beau vitrail derrière moi. Le décor me sert, je suis la grande prêtresse de la cérémonie, une légère euphorie m’habite. Ce matin, j’ai pris deux pilules parce que, dans ce genre de réunion, j’ai l’impression de descendre dans l’arène ! et je me suis mise sur mon trente et un : ma petite robe « bleu qui claque », dont j’ai « oublié » le bouton du bas… maquillage assez appuyé, surtout les yeux, rouge à lèvre pastel, cheveux ramenés sur la nuque mais avec quelques mèches sauvages qui ont l’air de dire : ne vous fiez pas à mon air trop sage. Je suis en super forme.
Ma mission est celle d’un sergent recruteur : convaincre des gens qui n’en ont aucune envie, de s’embarquer dans une « action », à savoir le fameux « Bilan Plus» qui est devenu le fonds de commerce de  « CH Consult ». Les gens, eux, seront casés pendant 3 mois, et ainsi soustraits aux statistiques. De la case « d.e.l.d. » ils passeront à la case « bénéficiaires » - bénéficiaires de quoi ? …mais, de ma gracieuse présence, bien sur…- pour le reste, le bénéfice est incertain.
L’ennui, c’est que la seule proposition qu’ils ont envie d’entendre c’est une proposition d’emploi, et encore, pas tous. Mais on n’a pas ça en magasin ! Donc… les embobiner … tâche délicate. Mes collègues et moi on s’y colle chacun à notre tour, chaque fois que l’Agence, par manque de temps, fait du traitement de masse.
« Bonjour Monsieur, entrez, Bonjour Madame asseyez-vous, mettez-vous à l’aise… Vous avez une machine à café là derrière, si vous voulez… mais si, prenez le temps, on n’est pas aux pièces, ici !… »
C’est un échantillon classique, une merveilleuse représentation du tissu social de notre beau pays, où chaque petite différence, chaque erreur de parcours, peut faire de vous un paria du système, c’est à dire un d.e.l.d.
Je les vois pour la première fois, mais je les connais déjà par cœur. Ils sont tous là, depuis l’ingénieur hyper spécialisé dans un truc hyper rare, jusqu’au travailleur immigré pour regroupement familial, débarqué du bled et qui ne sait pas lire, en passant par le titulaire d’un DEA en théologie… Et puis, bien sur, il y a la femme voilée de service, le tatoué en débardeur, la mère de famille de cinq enfants en bas âge qui ne veut travailler qu'aux heures d'école. Et, dans le tas, il y a sûrement un ex taulard et un psychotique moyennement stabilisé. J’ai hâte de les connaître !
Ils sont une vingtaine, il n’y a pas plus de deux ou trois têtes sur lesquelles je ne puisse imaginer le scénario fatal qui les a conduit jusque là. Et parmi ces trois têtes, il y a un superbe garçon… ou bien devrais-je dire un bel homme ? dans les trente, autant dire la fin de l’adolescence, de nos jours. Lui, il a un physique de cinéma, qu’est-ce qu’il fait là ?… une allure, une gueule comme ça, c’est un sacré passeport pour n’importe quoi… Je le verrais bien photographe ou mannequin. Quoique non…il y a trop de laisser-aller : un blouson pas net, un jean sans forme…de beaux cheveux bouclés, certes, mais qui n’ont pas connu de shampoing depuis… quant à la barbe de deux jours… c’est la mode, c’est vrai… mais quand même ! aucun respect pour l’Institution celui-là,… c’est peut-être un maçon, ou un saisonnier agricole, après tout… un beau primate qui ignore son sex-appeal.
11 heures cinq, je vais démarrer, je connais bien mon rôle… ah !  mais,  j’oubliai que je ne dois parler qu’en présence d’un agent du KGB. Je passe le nez dans le bureau le plus proche : « Jacques, on va commencer ». Jacques Trochu est un grand type maigre, très sympathique avec les prestataires comme moi-même, mais intraitable avec les « bénéficiaires » qui seraient récalcitrants à « bénéficier »… il a ses listes ! Il s’installe à ma droite comme mon assesseur. Il ne dira rien, sauf s’il y a des attaques trop virulentes contre l’Agence.
 - Mesdames Messieurs, je vous remercie de vous être déplacés et d’être aussi ponctuels… 
Là, premier test : si un râleur dit entre ses dents « Comme si on avait le choix ! »… c’est mal barré, il y aura peut-être un leadership contestataire. Mais la plupart de temps, c’est : « Mais c’est bien normal ! » … leadership lèche-cul, assez confortable.
 - Je m’appelle Angélique Blanchemin,
là j’écris mon nom au tableau
-  l’Agence m’a demandé de vous donner une information sur le Bilan Plus qu’elle finance, et qu’elle vous propose aujourd’hui, mais sachez bien que vous n’êtes en aucun cas obligés d’accepter…
J’appuie bien sur « en aucun cas », ce qui est totalement hypocrite, puis je leur décris le fameux bilan sous un jour idyllique :
- …un temps pour parler de soi, s’interroger sur ses valeurs, prendre conscience de ses aptitudes, de ses compétence, de ses savoirs… si, si, Monsieur, nous en avons tous ! L’obligation de présence est minimale : deux heures par semaines ! le reste du temps vous travaillerez librement à construire votre projet… oui Madame, vous pourrez garder vos enfants le mercredi… Le remboursement des frais occasionnés ?… Jacques, qu’est-ce qui est possible en la matière ? …Vous voulez choisir votre emploi du temps ? bien sur, on peut s’arranger… Est-ce que vous aurez un boulot en sortant ? ah ! ça, on ne peut pas le garantir, bien sur, mais il y a de grandes chances, vous aurez eu des contacts, et puis, au moins, vous saurez ce que vous cherchez…. »
A la fin, comme je me sens particulièrement en forme et sure de moi, dans ma petite robe bleu qui claque, j’ajoute avec un sourire engageant : 
- Et puis, la seule obligation que vous aurez vraiment… ce sera de passer un vingtaine d’heures en tête à tête avec moi… il y a pire dans la vie, n’est-ce pas ? .
Autant dire que je racole. Ils rient, me trouve sympa… charmante, peut-être ?…désirable, pourquoi pas ?… Les trois-quarts s’engagent, je donne des rendez-vous individuels. Jacques Trochu est satisfait, mais pas moi : le beau gosse n’a pas signé.
Ils sont partis, je ramasse mes affaires tout en bavardant avec Jacques Trochu. Mais voilà que, par la porte entrebaîllée, un visage mat et mal rasé, une silhouette dégingandée, apparaissent : « Est-ce que je pourrai vous voir cinq minutes? ». J’évacue vite fait l’agent du KGB et fais asseoir le délicieux garçon.
(Extrait de "Pourquoi j'ai tué Miss Monde")
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Publié dans obsindep

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B
Non, c'est juste que le texte de bellelurette m'avait fait pensé à ce passage
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G
Tu vas nous publier le début et la fin ?
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B
Et non, tu ne m'as pas cassé le moral ! Et si ce n'est qu'un roman, il y a tout de même plusieurs parts de vérité dedans.Les deux femmes que j'ai rencontrées m'ont remonté le moral par la gentillesse et leur parler-franc. Et j'ai été reçue seule, et mes visites hebdomadaires seront aussi un tête-à-tête, ce que je préfère.Et je m'en fiche un peu si je ne trouve pas de boulot au bout du compte. Si qui est important, c'est que je sorte de chez moi...Merci en tout cas pour ta délicate attention...
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S
Mon héroïne va même y trouver l'amour !
E
MAIS POURQUOI T'AS TUÉ MISS MONDE ???<br /> (mon week-end est fichu !)
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S
Bof ! c'était un modèle courant, et puis, une de perdue...
G
Tu vas lui casser le moral à Bellelurette ! Ces gens qu'elle trouvait si sympathique, elle va forcément les voir autrement. D'un autre côté, ça peut être intéressant...
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S
Mais non!  ... faut prendre un peu de distance avec ces choses là!  et puis ce n'est que du roman...