Seventies (3)
Nouvelle (3ème)
Et maintenant qu’elle l’a devant elle, le fameux garçon, elle est comme une gourde, à le regarder vaciller sans savoir quoi faire. Il faudrait qu’elle dise quelque chose de spirituel, de piquant, de singulier, quelque chose qui montre bien à quel point elle est quelqu'un d'étonnant … mais ça ne vient pas, ça bloque, c’est toujours comme ça avec elle, elle a toujours peur de rater son coup, de dire un truc bête, alors, elle ne dit rien du tout … Elle roule des yeux ronds, devient toute rouge et elle reste là, à sentir son cerveau qui bout, et son cœur qui fait du cent cinquante pulsations minute. Il dit : « Je crois que je vais m’asseoir ». Elle se précipite pour avancer une chaise, elle voudrait bien qu’Annie arrive.
Annie, c’est sa colocataire, enfin si l’on peut dire, parce qu’Annie, elle est très démunie. Elle n’est pas étudiante, ni employée, ni ouvrière, elle n’est rien du tout, elle se contente d’être là. Elle vivote grâce au petit mandat qu’un père mystérieux lui fait parvenir depuis le Gabon où il est sensé faire fortune. Avant d’habiter au champ des oiseaux, elle squattait un peu partout, trimballant de ci de là ses deux seuls biens : un matelas en mousse et un radiateur électrique de marque Sirocco.
La présence d’Annie rafistole un peu l’ego malmené d’Isabelle, elle se considère comme son point d’ancrage, en quelque sorte sa bienfaitrice. C’est sûrement pour ça qu’elle a pris une colocataire, un peu comme on recueille un chat errant pour se sentir bienfaisant, et avoir une présence vivante et reconnaissante quand on rentre seul le soir, dans son petit logis. Et Annie, jusqu’à il y a trois semaines, c’était rien d’autre qu’un chat, sauf qu’elle ronronnait pas. Isabelle avait de l'affection pour Annie. Souvent, elle ébouriffait ses cheveux noirs et frisés en l'appelant « Bichon ». C'était amical et protecteur et ça signifiait bien la place qu'elle lui assignait dans sa vie.
Dans l’appart, la petite Annie ne tenait pas beaucoup de place, elle s’était fait un nid douillet et bien chaud, grâce au matelas dont elle s’éloignait peu, et au radiateur Sirocco, placé à un mètre d’elle. Annie menait une vie végétative, toujours entre deux joints, taciturne et sous alimentée. Et si son esprit, comme elle le disait, voyageait loin, son corps chétif, lui, se déplaçait peu, et furtivement. Elle ne coûtait pas cher, sauf en éléctricité, à cause du Sirocco.
A suivre...