Seventies (5)
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Nouvelle (5ème)
Isabelle avait saisi la lettre à l’écriture rapide et désordonnée, en avait lu trois lignes où il était question d’un retour d'Afrique. Puis elle était allée directement à la signature qui était illisible. Elle avait dit : « Il sait pas écrire, ce type ! et puis, il a un nom à coucher dehors ! ». L’enthousiasme d’Annie n’avait pas été entamé, le ciel venait de s’ouvrir pour elle. Elle ne tarissait pas. Ce garçon là, disait-elle, voyageait tout le temps, c’était un globe-trotteur, un aventurier, et puis, il était beau comme un dieu !avec des fringues incroyables. Quand il revenait voir ses parents qui habitaient Rouen il ramenait des produits capables de vous envoyer au septième ciel en cinq sec !. Dès qu'il arrivait, il sifflait Annie et elle accourrait ventre à terre. Elle guettait le départ de sa mère au coin de la rue, puis se pointait. Et ils baisaient comme des lapins dans tous les coins de l’appartement en regardant la télé, en fumant des joints, et en sifflant les bouteilles d’apéro qui se trouvaient dans le bar. C’était le bonheur !
Annie avait pris le ticket de bus et filé dare dare. Isabelle était restée songeuse. Jamais elle ne l’avait vue excitée comme ça. Des garçons, il en est passé dans la chambre d’Annie, et Isabelle, bien que peu instruite des choses du sexe, se doutait qu’ils avaient partagé sa couche plus d’une fois, mais elle ne voulait rien en savoir.
Elle, même en cas de surpeuplement, n’avait jamais proposé à personne, fille ou garçon, de dérouler son matelas dans sa chambre, qui était pourtant spacieuse et comportait deux fenêtres. Mais elle était la fille du propriétaire, et elle faisait déjà beaucoup pour eux, cela lui donnait quelques prérogatives.
Isabelle est pucelle, malgré ses dix-neuf ans révolus. Ça la tourmente un peu. C’est comme pour le hachisch, elle voudrait bien, mais elle ne sait pas s’y prendre. On dirait qu’avec elle, rien ne fonctionne normalement. Il faut dire que les garçons, elle ne les a côtoyé que dans sa classe de terminale A du lycée mixte de Neufchâtel. Jamais elle n'est allée dans les boums. Elle se souvient, une fois, quand elle avait quinze ans, elle avait été invitée à un anniversaire par des gens de sa classe, ça avait été un vrai supplice. Ils semblaient tous terriblement à l’aise, et s’étaient tout de suite mis à danser le twist et le jerk, et d’autres choses tout aussi contorsionnées, se tortillant dans tous les sens d’une manière qu’elle trouvait totalement ridicule et même inconvenante. Ce genre de chose, elle l’avait vu à la télévision, et même que sa mémé avait prédit d’un air sentencieux : « ils finiront par se désosser »… Tous ces camarades qu’elle voyait vivre au quotidien étaient donc capables de se comporter ainsi. Ils fumaient, buvaient, et la musique était si forte qu’on ne pouvait même pas parler. Elle avait découvert, ce jour là, tout ce qui la séparait de l’humanité ordinaire et avait décidé de ne plus se commettre avec le vulgaire. Elle avait esquissé quelques pas de Madison qui lui paraissait plus convenable, puis, ne sachant plus que faire de son corps, elle avait fini près du buffet, seul endroit fréquentable, et s’était bourrée de cacahouètes. Elle s’était jurée de ne plus remettre les pieds dans un tel lieu.
C'est comme pour la fac aujourd'hui, songe t-elle soudain avec une cruelle acuité.
A suivre...